illustre

© L'Illustré; 03.11.2004; numéro 45; page 32

L'histoire

«Prouvez-moi que ce n'est pas un Manet!»

Acheté aux puces

En avril 1997, Jules et Aïcha Pétroz découvrent sous un pastel acheté 15 francs au marché à Genève un portrait qu'ils attribuent à Manet. Depuis, ce couple d'antiquaires genevois se bat contre le mépris et l'indifférence du monde de l'art. Le conte de fées est devenu polar.

Texte: Laurent Favre Photos: Jean-Luc Barmaverain

Ah, si Méry Laurent pouvait parler! Si sa bouche charnue pouvait révéler le nom de celui qui l'a déshabillée, assise et peinte. Si elle pouvait nommer l'homme dont le regard luit dans sa pupille, identifier la main qui a dirigé avec tant de virtuosité la brosse plate, sculpté sa chair blanche, mis le feu à sa chevelure fauve. Mais les tableaux ne parlent qu'aux sens...

Jules Pétroz en est persuadé, ce peintre c'est Edouard Manet, l'auteur du Déjeuner sur l'herbe. Depuis le temps qu'il la regarde et essaie de la faire parler, Méry Laurent est devenue la troisième femme dans sa vie, après Aïcha, son épouse, et Ava, leur fille. Entre deux séjours à l'abri dans le coffre d'une banque, elle est là, dans l'appartement familial, accrochée au mur de la cuisine, suspendue entre le téléphone et la télévision.

Méry Laurent a débarqué comme dans un rêve. Un samedi d'avril, aux puces de Plainpalais. Quinze francs en poche, un pastel quelconque mais légèrement déchiré, qui laisse deviner une toile cachée, non signée. Les doigts fébriles déchirent le pastel et le visage énigmatique d'une jeune femme rousse éclate de couleurs. C'est Aïcha, moue rêveuse à la Amélie Poulain, qui, la première, s'est écriée: «On dirait un Manet!»

Fin de non-recevoir

Sept ans plus tard, les Pétroz en sont toujours au même point. «On dirait un Manet.» Personne n'en a apporté la preuve. Aucun expert n'a identifié le tableau. Aucun ne l'a même ne serait-ce que vu. «Officieusement, tout le monde y croit. Officiellement, personne ne veut se prononcer», déplore Jules Pétroz.

Nous l'avons vérifié. Depuis deux mois, nous tentons de faire voir le tableau à plusieurs experts. Où et quand ils le souhaitent. Aucune démarche n'a abouti. Pas le temps, pas envie, pas le droit, pas le courage... Seul l'institut Wildenstein, à Paris, qui produit le catalogue raisonné de Manet, accepte de recevoir la toile pour étude. Un trompe-l'oeil. «Ils vous font payer 1500 francs de frais de dossier, mais vous ne pouvez voir personne, et vous n'êtes pas sûr de récupérer votre tableau. C'est déjà arrivé à des amis.»

Et puis Jules Pétroz avait déjà envoyé des photos de la toile à l'institut Wildenstein il y a de cela plusieurs années. Daniel Wildenstein avait répondu par lettre que le tableau était de belle facture mais en aucun cas attribuable à Manet. Désolé, merci, au revoir, cette fin de non-recevoir ne fit que renforcer le Genevois dans sa conviction que ceux qui cadenassent le marché de l'art n'éprouvent ni intérêt - ni même curiosité - pour une oeuvre nouvelle.

«Ça vaut trois millions»

Il est encore conforté dans son opinion lorsqu'un galeriste parisien réputé vient le voir un jour à l'aéroport de Genève. L'homme lui affirme que le tableau n'est pas de Manet, prétend connaître le nom du véritable auteur, ajoute que ça va tout de même chercher dans les trois millions de francs français et lui propose de faire 50-50. Méfiance. «Ce genre de marchands sert souvent de rabatteur pour des gros collectionneurs. S'il dit trois millions, ça en vaut au moins le triple.»

Alors, le petit antiquaire mène l'enquête, épluchant les archives et documents historiques à la recherche d'un indice pictural ou historique accréditant sa thèse. Il y consacre beaucoup de temps et pas mal d'argent mais parvient à mettre un nom sur le visage de son tableau. Elle s'appelle Méry Laurent. Elle a fréquenté Edouard Manet, fut peut-être même sa maîtresse. «Demi-mondaine» bien connue du Tout-Paris artistique de la fin du XIXe siècle, Méry Laurent a inspiré Zola (Nana, c'est elle), Mallarmé, Proust. Dans le catalogue de l'exposition Manet à la Fondation Gianadda en 1996, Ronald Pickvance écrit: «Elle faisait partie du cercle d'amis très restreint que Manet tutoyait. Méry Laurent a probablement posé nue pour Manet.» Et le commissaire de l'exposition de s'étonner: «Curieusement, Manet l'a peinte seulement une fois.» Et s'il l'avait peinte une autre fois? Et s'il l'avait peinte seins nus? Et si c'était précisément parce que leur liaison était secrète qu'elle a fait recouvrir le portrait d'un pastel rapidement exécuté?

Contourner le système

Jules Pétroz cherche encore. Découvre de nombreux points de concordance entre son tableau et les Manet authentifiés: même taille de châssis provenant du même fournisseur, même grain de toile, même apprêt blanc en sous-couche, même «recettes de cuisine» pour fabriquer les couleurs, notamment le noir trop dilué qui craquelle comme souvent chez Manet, même fond pas fini, même «angle de vue», même proportion du visage, même façon de dessiner la bouche.

Mais il y a plus fort. Jules Pétroz exhume des photos d'époque et découvre que la femme représentée sur le pastel qui couvrait le portrait de Méry Laurent était... la dame de compagnie de Méry Laurent! Que doit-il faire de plus? «Prouvez-moi réellement que ce n'est pas un Manet et je l'accepterai», assure-t-il sereinement.

Face à ce mur du silence, Jules Pétroz espère désormais faire connaître le tableau, notamment aux Etats-Unis «où les galeristes sont encore capables de marcher au coup de coeur. Je dois inventer un système pour contourner le système, sortir de la sphère d'influence de ce microcosme mi-féodal, mi-oedipien où chacun a peur de l'autre.» Cet été, il a présenté son portrait de Méry Laurent aux seins nus aux gens faisant la queue devant le musée d'Orsay. «Un grand succès, un plaisir énorme. Certaines personnes étaient prêtes à me signer un chèque sur-le-champ.» En son temps, Edouard Manet n'avait pas agi autrement. Refusé deux fois à l'Exposition universelle, il exposa ses toiles dans un petit cabanon dressé à côté du Louvre. L. Fe

Le visage énigmatique de Méry Laurent

«Officieusement, tout le monde croit que c'est un Manet. Officiellement, personne ne veut se prononcer.»