Paris-Match Document No 2883 -- 19-25 august 2004. Par Anne-Cécile Beaudoin
Sous la croûte un Manet ?En 1997, un couple d’antiquaires en quête d’un châssis de tableau achète aux puces de Genèveun médiocre pastel représentant une femme à l’air sévère, vêtue jusqu’au cou. Surprise, le terne portrait a été collé sur une toile qui, une foi débarrassée de son masque pudibond, révèle une créature pulpeuse, à moitié nue. Après des mois d’enquête, les inventeurs de ce trésor ont trouvé le nom de la belle : Méry Laurent, demi-mondaine entretenue qui sans doute a caché ce tableau voluptueux afin de ne pas provoquer la colère de son riche amant. Méry, amie et modèle de Manet. Un nom qui fait naître des espoirs de fortune.
[caption id="attachment_2811" align="aligncenter" width="294"]Paris Match documents Manet Paris Match documents Manet[/caption] Quel est donc le secret de ce petit bout de femme aux faux airs de cocotte ? Un ruban noir autour du cou, une boule d’or à l’oreille, dénudée jusqu’à la pointe de ses seins roses, elle qui nous regarde avec tant de mélancolie, comment pourrait-elle nous dire ce qui lui est arrivé ? Cachée sous un pastel depuis des lustres, elle est apparue un matin, comme déshabillée au réveil. C’était au marché aux puces de Genève, un samedi d’avril 1997.Ce jour là, Jules et Aicha Petroz, antiquaires, chinent à la recherche d’un châssis de tableau. Posé contre une cabine téléphonique, le portrait d’une femme, un pastel terne marouflé sur toile, attire leur attention. Sous le papier un peu déchiré, Jules remarque une tache de peinture à l’huile brune. Y aurait-il un tableau dessous ? Se disant qu’il y a peut-être là billet à gratter, il demande : « Combien pour ce pastel poussiéreux ? – 20 francs suisses (12 euros) ! Lance le marchand. – O.k. pour 15, c’est tout ce qu’on a. » Et le couple repart avec un portrait défraîchi de 55,5 x 46 centimètres, bien calé sous le bras. Impatients, les Petroz s’arrêtent sur le stand d’un copain, arrachent illico le pastel et découvrent, subjugués, l’étude non signée d’une jeune fille en buste demi-nue, à la chevelure fauve, aux reflets d’or. « Comme elle est belle, s’extasie Aicha. On dirait un tableau impressionniste ! » La bonne blague songe son mari. Dégotter un chef-d’œuvre sur le trottoir, dans le capharnaüm des puces…Trop beau pour être vrai. De retour à la maison, la jolie demoiselle est abandonnée sur un radiateur et plus personne ne lui prête vraiment attention. Jusqu’à ce que l’œil exercé de l’antiquaire s’attarde un peu sur le bleu de la robe, un bleu « Louis XV », comme on dit dans le métier, un bleu brun, un peu pétrole. Et ce noir absolu, doux et élégant sur le collier de chien qui orne le cou diaphane, cette chair tendre modelée à grands pans de lumière, ces coups de brosses impulsifs dans le désordre des mèches, le frottis rouge des oreilles, cette bouche charnue aux ombres bien définie, comme une formule apprise par cœur…Jules ne connaît qu’un peintre au monde capable de telles prouesses : Edouard Manet, l’auteur sulfureux des toiles scandaleuses « Olympia » et le « Déjeuner sur l’herbe ». Et si Aicha avait raison ? Jules court consulter les spécialistes de Sotheby’s et Christie’s. Les maisons de vente son unanimes : c’est une découverte fabuleuse. La toile est magnifiquement exécutée et le travail ressemble effectivement à du Manet. S’il veut la vendre à sa juste valeur, l’antiquaire doit obtenir un certificat d’authenticité. On lui conseil donc de contacter immédiatement Daniel Wildenstein, le plus grand marchand de tableaux et collectionneur du monde. Auteur du « Catalogue raisonné », il est le seul, en effet, à attribuer officiellement desœuvres d’Edouard Manet. [caption id="attachment_2812" align="aligncenter" width="293"]Paris Match documents Manet Paris Match documents Manet[/caption] Clic-clac ! Jules prend quelques clichés avec un appareil jetable, relate son aventure, envoie le tout à la fondation Wildenstein et attend. Pas longtemps. La souveraine réponse arrive cinq jours plus tard : « Merci pour votre lettre. Malheureusement, la peinture dont vous m’envoyez des photographies n’est é mon avis pas une œuvre d’Edouard Manet. Cependant, elle me semble être d’un peintre postérieur, autour de 1900, car elle ne manque pas de qualité. » Pour les Petroz, « l’expertise » parait un peu hâtive et non argumentée. Et puis il ne demande même pas à voir la toile de près, s’étonnent-ils. Le rêve aurait pu s’arrêter là. Six mois plus tard, coup de théâtre. Jules a rendez-vous à l’aéroport de Genève avec Charles Bailly, galeriste parisien réputé, pour lui vendre une toile d’un peintre fauve. Lors de la transaction, Bailly glisse à l’antiquaire : "Tu sais, le tableau que tu as acheté aux puces, ce n’est pas un Manet. Je sais qui est l’auteur, ça vaut dans les 3 millions de francs (450 000 euros). Alors voila ce que je te propose : tu me le laisse six semaines pour expertise et, si ça marche, on partage l’argent. Décide toi vite c'est urgent." Jules est abasourdi. Les questions se bousculent: de qui est le tableau? Quel expert ? A qui le vendrait-il? Et pourquoi le galeriste s'intéresse-t-il tout à coup à la toile alors qu'avant que Wildenstein ne la "voie" il n'y trouvait guère d'intérêt? "Je ne peux rien te dire", persiste Bailly. Du tac au tac, on passerait au troc! Méfiant, Jules refuse. On ne la fait pas au roi de la chine. Habitué de l'univers impitoyable de l'art, il connaît la musique: le marchand sert sans doute de rabatteur à un grand collectionneur. S'il lui fait une offre, c'est que "la came" en vaut le triple, minimum. Les Petroz bouclent leur « bijou » dans un coffre. Et le temps passe. Août 2000, alors qu’ils feuillettent un livre sur les impressionnistes, ils tombent en arrêt sur des photos d’une très belle jeune femme. A ses oreilles, elle porte de jolies boucles rondes et un ruban noir, une faveur, orne son cou. Troublante, le visage encadré d’une longue chevelure, elle pose bras croisés sous une poitrine généreuse, et exhibe fièrement sa sensualité aguichante. Le choc : auraient-ils identifié le personnage de leur tableau ? Son nom : Mery Laurent. Mieux encore, l’ouvrage précise qu’elle a été le model et amante d’Edouard Manet ! Et voici l’enquête relancée. On superpose des images, on se documente, on écrit aux musées du monde entier. Curieusement, pas un seul ne consent à regarder de près, ni même à étudier le tableau à coups de rayons x et de prélèvements de pigments. Motif : seules les œuvres des grands musées peuvent être soumises à ce genre d’analyses…Jules et Aicha poursuivront leurs investigations seuls, inlassablement. Il n’existe aucune biographie de Méry Laurent. Pendant quatre ans, le couple passera donc week-end et vacances dans les archives du musée d’Orsay et de la bibliothèque Doucet, fabuleuse machine à remonter le temps, pour reconstituer la très coquette histoire de la délicieuse créature. Voici donc. Méry Laurent, ou plutôt Anne-Rose Suzanne Louviot, est née en 1849 à Nancy. D’origine paysanne, sa mère est une lingère au service du Maréchal Canrobert, gouverneur de la ville. A 16 ans, la gamine part pour Paris. Profitant des relations du maréchal, elle est confiée aux bons soins de l’orphelinat des Arts. Sa directrice, l’actrice Marie Laurent, la prend sous son aile, s’occupe de son éducation artistique et lui ouvre les portes du Tout-Paris. En hommage à cette mère adoptive, Anne-Rose change de nom et devient Marie Laurent. Ascension fulgurante : d’abord figurante en 1872 dans « Le roi carotte » d’Offenbach au théâtre de la Gaîté, elle passe aux variétés en 1873, puis monte la même année sur la scène du Châtelet. Sur les planches, cette beauté rose et rousse aux yeux bleus fait un tabac. Dans « La belle Hélène », au moment de l’apothéose, on la voit nue, le corps d’une blancheur d’écume, jaillir d’une énorme coquille d’argent. C’est elle sans doute, qui inspire à Zola toute la première partie de sa célèbre « Nana ». Un soir, Marie reçoit dans sa loge la visite d’un homme aux bras chargés de roses. Il s’appel Thomas Wiltberger Evans. Célèbre et immensément riche, il est le dentiste attitré de Napoléon III. Le docteur s’entiche de cette beauté du diable, la prend pour amante et lui remet 10 000 francs tous les mois. La rente assurée, marie tire sa révérence au théâtre. Clin d’œil au léger accent américain du docteur, on l’appelle désormais Méry. La fille du paysan s’embourgeoise. Elle fréquente les cafés littéraires, tient salon et devient l’égérie des poètes et des artistes qui l’emmènent avec eux danser au bal François Coppée la surnomme « mon gros oiseau », lui écrit des poèmes et billets doux. Barbey d’Aurevilly, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Heredia, Mallarmé…, tous admirent, fêtent, consacrent celle dont on a coutume de dire qu’ « elle parle mieux avec les seins qu’avec les lèvres ». [caption id="attachment_2813" align="aligncenter" width="294"]Paris Match documents Manet Paris Match documents Manet[/caption]

En 1873, Méry s’installe dans un appartement, sur le même palier que le cabinet dentaire de son protecteur, au 1er étage du 29 rue de Moscou. A dix pas de là, au 4 rue de Saint-Pétersbourg, dans une ancienne salle d’escrime transformée en un vaste atelier, Edouard Manet peint. Selon Antonin Proust, Méry arrive dans la vie de Manet en 1876, lorsque le peintre convoque le public chez lui pour présenter ses deux tableaux (encore) refusés par le jury. Ainsi, devant « Le linge », Méry s’écrie-t-elle : « Mais c’est très bien cela ! » Et Manet, qui écoute caché derrière une soupente, surgit, ravi, et lui demande : « Mais qui êtes vous donc, madame, pour trouver bien ce que tout le monde trouve mal ? » Les huit jours suivants, il ne parle que d’elle. On le calomnie, mais il y a des femmes qui savent, qui comprennent ! Ils se revoient. Une intimité faite de rires, de potins, de frivolités et d’amour est née. Pourtant, les historiens d’art affirment que Méry n’aurait posé pour lui q’à partir de 1881, soit cinq ans après leur première rencontre. Jules Petroz est sceptique. Comment est il possible qu’un artiste coureur de jupons ait mis si longtemps avant de peindre sa cocotte ? Etonnant. On se demande même s’ils ne se sont pas rencontrés plus tôt. En 1872, Manet renoue avec le nu et en réalise, jusqu’en 1876, toute une série en s’inspirant de la « Dame qui découvre sa gorge » du Tintoret. Il réinvente la pose, peint ses modèles de trois quarts, dévêtus jusqu’à la taille, comme sur la toile découverte aux puces. Dernier élément troublant : Elisa Sosset, servante et dame de compagnie de Méry Laurent. Sur une photo jaunie, on la voit servir à table. Visage massif aux airs de paysanne, nez épais, lèvres pincées, cheveux retenus, elle ressemble étrangement au pastel qui recouvrait le tableau des Petroz… A partir de ces indices, l’enquêteur Jules a développé sa théorie. Pour lui, Méry Laurent fait la connaissance de Manet avant 1876. Elle a une vingtaine d’années, elle est belle à croquer des dents au pinceau. Un jour, elle lui rend visite dans son atelier. Le peintre brosse une petite étude. Peut-être sont-ils déjà amants ? Il y a tant de tendresse et d’érotisme ! Elle repart avec. Une fois rentrée chez elle, par pudeur ou plutôt par peur de perdre sa rente si le Dr Evans découvre ce portrait affriolant, Méry le dissimule sous un pastel d’Elisa exécuté par un autre ami artiste. Et voila comment « l’objet du délit » réussit discrètement à traverser le temps. L’hypothèse est séduisante. Car si l’on suit la piste Méry Laurent, tout converge vers le même artiste. Aujourd’hui pourtant, lorsque Jules et Aicha racontent leurs investigations, on leur rit au nez. Certains spécialistes jugent la toile « beaucoup trop vulgaire ». « Drôle de coïncidence, s’amuse Jules. C’est justement ce qu’on reprochait à Manet ! » Charles Bailly, lui, aura quand même réitéré cinq fois son offre… « Faux !s’insurge le galeriste. Je n’ai jamais proposé d’argent. Et ce n’est pas un Manet. C’est un joli petit tableau postimpressionniste, voila tout. » En revanche, il affirme en connaître l’auteur, mais refuse toujours de livrer un nom. En dernier recours, Jules et Aicha viennent de contacter Yves Rouart, arrière-petit-fils de Berthe Morisot et petit fils de Julie Manet. Hélas ! Là encore, l’avis est catégorique : « Je ne reconnais pas la touche de Manet. Quand au personnage, je doute qu’il s’agisse de Méry Laurent. Elle était beaucoup plus ronde. » Jules persiste : « J’aimerais qu’un expert examine le tableau sérieusement et ne se prononce pas seulement à partir d’une photographie. Et qu’il me prouve que ce n’est pas un Manet ! » La moue alanguie et sereine, les lèvres gourmandes, la jeune fille mutine qui nous suit des yeux devra donc encore attendre patiemment une reconnaissance pour l’éternité.

Anne-Cécile Beaudoin

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